Une journée à bord d'Eilidh, voilier classique. - Emmy Martens
Une journée à bord d'Eilidh, voilier classique.

  

   

Yachting classique/Eilidh/ texte et photos Emmy Martens


EILIDH, L’ÉLÉGANTE.


Escale à Imperia, Italie, au trophée Panerai. L’occasion d’embarquer sur Eilidh, le temps d’une course, de partager son histoire et « le plaisir du franc jeu » ...

Tous en tenue blanche marquée d’une étoile noire, très classe. On les salue en mer, le capitaine en personne brandit son chapeau et le tends aux marins croisés, très élégants. Le sourire de Jean-François Béhar, le courageux propriétaire d’Eilidh, est d’ailleurs celui d’un homme heureux, il savoure sans modération cet instant magique du départ. A bord, le jeune équipage semble se reposer des excès de la veille sur le quai d’Imperia. Pieds balans sur la coque, têtes dans les voiles encore pliées sur le pont, combinaisons ouvertes jusqu’au nombril, la chaleur l’assomme, le grand bleu le berce. En attendant que ce capricieux vent méditerranéen se lève, on oublie presque que nous sommes en régate! Même pas angoissé le capitaine : « Ca ne serait pas le départ là ? » lance-t-il à Joël, le skippeur du plan Mylne de 1931.

Edoardo, Guido, Joël et les autres

Un légère brise se lève, 8 noeuds, pas plus! Après plusieurs heures de ronds dans l’eau, c’est parti pour un parcours de 10 milles. Ils sont une vingtaine bermudiens d’époque à s’élancer. Près de la ligne, les équipages se tendent enfin, un peu. Ces bateaux sont lourds et moins maniables qu’un moderne ! Flicka le prouve en tentant un départ hazardeux. Il se rapproche dangereusement de la belle longue coque d’Eilidh. Certains se mettent à hurler, quelques noms d’oiseaux pourraient s’envoler. En moins d’une minute, l’adrénaline est montée. Mais rapidement retombée, on en plaisante vite, après tout on est quand même là pour s’amuser. Dans ces régates il n’y a pas d’enjeu de sponsors ou d’argent, on court pour le plaisir, de la plaisance à l’état pur.
L’équipage – international - s’organise alors sur le pont. Quelques-uns prennent un poste qu’ils ne quitteront plus jusqu’à l’arrivée. Les autres, polyvalents, se déplacent et répartissent les poids, très important par petit temps. Les langues se croisent aussi à bord, mais plus difficilement! L’anglais des Italiens surprend un peu celui de l’Irlandaise, et le français des jeunes matelots Lou et Joël lève des interrogations dans le regard de Roberta, Guido ou Edoardo ! Mais comme le langage des manoeuvres est universel, les virements de bord restent rapides et bien orchestrés. Les trois focs et la GV passent avec élégance. Entre la trinquette, le grand foc (ou Yankee) et le clin foc, le ballet des voiles d’avant est beau à voir. Ça change du grand génois trop moderne que certains n’hésitent pas à installer sur leur classique. Apparemment Joël déplore ce manque d’authenticité sur certains bateaux. Certes ils « grappillent de la vitesse » mais vu de l’extérieur ils perdent un peu de leurs belles lignes. On ne va pas les citer, mais il est sûr qu’à l’arrivée ils sont parmi les premiers ! Avec une moyenne de 4,77 nds de moyenne sur cette course, on ne fait pas le poids.

La Farawell Party

Ah le classique ! Jean-François, à la barre de son bijou, a les yeux qui pétillent lorsqu’il en parle. C’est son premier. Son aventure commence il y a plus de huit ans. Quand il découvre en Ecosse ce plan Mylne n° 331. Il se rappelle la « Farawell party », une tradition là bas. Les deux familles des anciens propriétaires se rassemblent, les précédents équipiers et les barreurs aussi. Le bateau et le pavillon flottent au vent : l’un au mouillage devant la maison des Russels, l’autre à l’étoile noire de la famille sur le toit de la maison écossaise. Entre discours et bribes de souvenirs échangés, Jean-François se voit ainsi remettre les plans et la barre d’origine qu’il s’est empressé de remettre en place ; une barre à roue l’avait remplacée.
Ce qui est émouvant avec un classique, c’est qu’il traîne toujours une histoire extraordinaire dans son sillage. Des hauts faits agrippés au mât en bois, des anecdotes accrochées aux taquets de bronze, qui lui confèrent une existence presque mystique. Celui-ci vécut la folie des années trente, la réquisition durant une guerre, l’euphorie des régates et surtout la joie des moments partagés entre familles.
Coïncidence amusante entre les trois propriétaires successifs : ils ont tous trois quatre enfants ! Thomas E. Russell l’avait bien précisé lorsqu’il commanda au célèbre Alfred Mylne ce cotre bermudien, il voulait un bateau sûr, rapide et grand ! D’abord pour y accueillir tout son monde, mais aussi parce qu’il mesurait 1m 90 ! Ce qui explique ce roof imposant qui se prolonge jusqu'à l’avant! Lors de la fameuse Farawell party, Tommy M, le fils de Thomas E, évoqua les épisodes marquants de la vie du yacht, son retour sur la Clyde en 48 après son réquisitionement par les Norvégiens pendant la seconde guerre mondiale, les régates des années 30, la Tarbet’s Cup, la course gagnée contre un bateau à vapeur, les étés en famille le long de la côte Ouest écossaise et les voyages dans les eaux scandinaves.
Mis à l’eau en 1931, les Russell le revendirent 42 ans plus tard à une autre famille nombreuse : les Mill. Vétéran et héros de la seconde guerre, ancien golfeur et skippeur réputé, John W. Mill était un sacré bonhomme. Ce sont ses enfants qui l’auraient poussé à acheter Eilidh pour régater. En 1994, ils remportent même le record de la course entre Glasgow et Brest en 3 jours. En bons régatiers, ils n’ont pas hésité à transformer Eilidh pour améliorer ses performances. Géement repensé, barre changée et interieur légèrement modifié pour plus de confort. Mais John avait aussi la réputation de forcer un peu ses bateaux. Eilidh en a gardé quelques séquelles. « Il y avait pas mal de travail quand on l’a récupéré. Au moins c’est un bateau qui a vécu, il a toujours navigué et n’est pas resté au fond d’un garage » se satisfait Jean-François.

Comme en 1931 !

Pas mal de boulot ? En fait deux ans de travaux. Jean-François ne semble pas trop aimer parler de cette période au fond « un peu galère » pour presque tous les propriétaires de classique. D’abord il y a son rapatriement en France, depuis l’Ecosse. Le 27 juin, un panne d’électricité les stoppe en Irlande. Trois jours plus tard, c’est l’eau qui s’infiltre dans les fonds et les contraint à se réfugier au Pays de Galles. Finalement, c’est un semi remorque qui ramène la belle coque à la Darse de Villefranche où Gilbert Pasqui, chantier réputé pour ses grandes réalisations et son savoir faire, la prend en charge.
Eilidh est entièrement vidée, le pont en teck refait, les varangues d’acier remplacées, le gréement réimaginé et la coque revernie. Heureusement le bordé en teck demeure sain, les membrures aussi, seuls trois barrots à changer. L’intérieur passe aussi au lifting, mais à l’identique, acajou et cloisons replacées exactement comme en 1931 ou presque… La belle cabine propriétaire avec sa salle de bain a été pensée par la famille Mill, désireuse d’un peu plus d’intimité à l’avant, un confort dont Jean-François n’allait pas se priver ! Le double salon, assez original, spacieux et lumineux grâce aux claires-voies, les deux couchettes simples et les deux doubles semblent parfaitement adaptés à l’embarquement de nombreux passagers.
Puis vient le temps des finitions et l’on croit alors que c’est fini… mais rien n’est jamais vraiment achevé sur un classique ! En 2008, lors d’une régate à Marseille, la pièce d’étrave casse. Rebelote… Jean-François garde le sourire et l’activité charter permet d’assurer l’entretien, « de payer les vernis » dit-il. Comme lorsqu’il était enfant, il passe désormais ses étés en Méditerranée entouré de voiliers. À dix ans, il s ‘amusait sur Zaca alors épave dans la darse de Villefranche, maintenant le géant vire sous ses yeux, et ils jouent dans la même cour. Après cette régate, l’homme heureux repartira à Paris, avant la Jury’s Cup. Eilidh sera louée par des notaires de Bretagne mais il en restera le barreur. Ensuite c’est le yacht club de Neuilly qui désire passer quelques jours à bord.
« Ma famille est conciliante » confie-t-il !

« Le plaisir du franc jeu.. ».

Pendant qu’il nous raconte son histoire, la course suit son cours. Karen, l’Anglo-irlandaise invitée à bord le matin même, peaufine les réglages de la trinquette. Son homme ayant du quitter Imperia, elle ne pouvait régater avec son grand Fife fabriqué par le père des frères Dickie au Pays de Galle… les constructeurs d’Eilidh !
Lorsque le spi est affalé, ce sont toutes les filles qui rattrapent la voile avant qu’elle ne plonge à la mer. Elles sont 4 pour 6 hommes à bord. La plus jeune, Roberta, ne semble pas gênée par cette supériorité masculine. Du haut de ses 18 ans sa beauté et sa vivacité ne leur permettent aucune critique ! La belle sicilienne a embarqué en juillet, ses parents voulaient qu’elle apprenne la voile. C’est chose faite !
Si l’une d’elles a le pied marin, c’est bien Lou. Cette fille de skippeur apprécie le classique, une atmosphère nouvelle pour elle. Rien à voir avec le moderne, les bruits, les manœuvres et même l’ambiance sur le quai sont différents ! Selon Jöel, elle est une « très bonne équipière » et un « bel hasard », car à l’origine c’est un autre qui devait embarquer. Un autre à qui on a proposé de naviguer sur Marigold, le plus ancien voilier de la flotte, bien trop tentant ! Personne n‘est professionnel. Marco par exemple, qui s’occupe de la GV, d’ici quelques jours il troquera la combi pour le costume. Dans la vie, il est expert comptable !
Derniers bords, ils s’amusent à raser les cailloux, pas très sérieux avec 2,40m de tirant d’eau, mais les Italiens recommandés à Jean François par l’organisation connaissent bien le coin. La bouée est proche, ils ne seront pas premiers, ils le savent bien, mais ils s’en moquent éperdument ! Comme le dit si bien la charte de bonne conduite des yachtmen de tradition, à laquelle Jean-François adhère bien évidemment en tant que membre du conseil de l’AFYT : « Le plaisir partagé du franc jeu avant celui de la victoire, en toute circonstance tu privilégieras » !
La bouée passée, les voiles affalées, on trinque à la bière sur Eilidh. Certains préfèrent se rafraîchir autrement. Ils n’hésitent pas à ôter la combi blanche, le bleu de la Méditerranée est bien trop tentant pour les jeunes matelots. Ni une ni deux en voilà déjà trois dans l’eau ! Le retour dans le port se fait tranquillement, après les autres, vers un quai déjà bondé de classiques déjà amarrés. La remise des prix ne saurait tarder, bras dessus bras dessous les mousses à l’étoile noire se faufilent entre les badauds pour se hisser sur le podium. Pas pour le trophée vainqueur bien sûr, mais la vitesse n’est heureusement pas seule gagnante ici. Eilidh et son équipage remportent le prix de l’élégance.
Dans la charte de tradition est aussi inscrit « Un brin d’élégance mais pas trop car l’arrogance n’est pas loin ». En plein dans le mille pour Eilidh !