La résurrection d'Atlantic - Emmy Martens
La résurrection d'Atlantic

  

  

 

Yachting Classique / Goélette Atlantic / texte et photos Emmy Martens

... ET LA GOELETTE VOGUE

Après la pose des mâts suivi de près par Yachting Classic en juin 2009, nous profitons de l’escale de la goélette Atlantic à La Rochelle pour pénetrer les entrailles de ce fameux trois mâts fin comme un oiseau et découvrir ses premiers pas dans l’aventure charter.


Fauteuils crapauds, poignées coquille accrochées aux tiroirs et horloges où s’aggripent de delicieux petits anges, on est bien début 1900. A l’époque où Charlie Barr établit son fabuleux record de l’Atlantique. Mais l’Atlantic nouveau, à travers ces petits détails très américains genre « Second Empire », n’a rien de pompeux. Son for intérieur fort contrasté, tout acajou serti de blanc marine, révèle la « patte » d’Ed Kastelein et son équipe, c’est un émerveillement !
Plus épuré, moins « baroque » comme dirait Ed, que la goélette américaine, le décor y est raffiné mais sans mièvreries, riche sans ostentation. Dans le salon, devant le canapé capitonné de velours rouge très en vogue au début du XXe siècle, la table basse se fait discrète et très sobre, sans plus d’ornement. Sur la commode, où les espagnolettes d’angles prennent des allures de sirènes, est posé un panier d’osier… en toute simplicité. Côté éclairage, alors que dans la salle à manger pend un « magnifique » lustre, de modestes appliques aux abat-jour crème illuminent le salon. Quelques chandeliers contrastent tout de même, blottis dans l’angle bibliothèque. L’atmosphère salon-salle à manger est particulière. Sans aucun doute agréable et confortable, on s’y sent un peu coupé du monde, hors du temps, comme un flash-back dans une autre époque. Déstabilisant, bon ou mauvais rêve, à vous de voir. Une chose est sûre, ça fait de l’effet !

Six salles de bains

Pour nourrir tout le beau monde qui aura le privilège d’une croisière en Atlantic, le chef jouit de quartiers plus contemporains, hygiène et réglementations obligent. Sa cuisine est équivalente à celle d’un 5 étoiles, modèle réduit bien sûr. L’inox et le ménager actuels s’y imposent. On est loin de la cambuse d’origine quoiqu’elle fût déjà équipée d’un frigo, le grand luxe !
La visite du « musée » se poursuit dans les chambres : six au total pour les douze invités que peut accueillir le yacht. Si l’ambiance cossue et chaleureuse règne dans chaque cabine, la salle de bain n’est jamais la même, la disposition des couchettes varie, le mobilier aussi. L’une d’elles compte un véritable secrétaire avec un fauteuil délicatement assuré au sol en cas de gîte. Une bibliothèque fermée de portes vitrées à l’ancienne domine dans une autre. Tout est très travaillé, recherché, moulures et robinetteries fidèles aux années de 1900. Dans chaque pièce, des tableaux ou lithographies discrets habillent les cloisons immaculées. On notera aussi la multitude de hublots ouvrants qui illumine chaque pièce. Certaines cabines jouissent même de claires voies. Le large couloir ponctué de portes étanches, habillé de bas acajou et de hauts blancs révèle la hauteur sous barrots, impressionnante.
Petite halte au milieu du yacht : la chambre du propriétaire. La plus belle. Vaste bibliothèque, lit double et salle de bain éblouissante. Ah cette salle de bain ! Digne d’un palace avec ses lavabos sur marbre, ses portes savon de porcelaine et sa robinetterie au look d’antan. La baignoire, sertie de pierre noble et du même bois exotique fait face à une douche, touche de modernité évidemment absente de l’Atlantic de Charlie Barr ! Il n’y avait que trois salles de bains pour 39 membres d’équipages ! Dans la « suite » du propriétaire, les banquettes sont toujours aussi rouges et capitonnées et, comme dans le salon, les chérubins restent maître du temps. Dans la bibliothèque, des livres anciens, de vieilles encyclopédies françaises aux couvertures de cuir fatigué, des romans d’Hugo ou de la poésie.

Le Zaca d’Errol Flynn

Entre de ces antiques éditions, un bleu ciel troue les boiseries brun-roux : le tableau représente Zaca a te Moana, réplique du Zaca du célèbre acteur Errol Flynn. Cette autre goélette, de 38 mètres (seulement !), Ed la connaît dans les moindres détails puisqu’il a commandé et dirigé sa reconstruction il y a une dizaine d’années ! Il l’a vendue aujourd’hui, reste ce tableau et tous ses souvenirs. Car avant d’être l’heureux propriétaire d’Atlantic, Ed est d’abord un amoureux de la mer et des voiliers rapides aux belles lignes et grandes histoires. Ce Néerlandais, fils d’une famille de pêcheur côté paternel et descendant des fondateurs de la compagnie Holland-America Shipping, côté maternel, a de qui tenir ! À douze ans, il construit sa première plate avec les planches de la grange. Depuis il n’a presque jamais cessé de restaurer ou construire des bateaux. Il y a une trentaine d’année, il abandonne sa société immobilière florissante pour se consacrer uniquement à la voile. Il achète un ketch et part faire du charter loin du vent du Nord, en méditerranée. La suite, on la connaît. Après Zaca a te moana, Ed lance Eleonora, réplique de Westward, une des goélettes de course les plus célèbres dans le monde, conçue en 1909 par Herreshoff. Enfin vint Atlantic, le plus célèbre, le plus rapide, le plus beau. On pourrait allonger ainsi longtemps la liste des superlatifs arrimés à ce voilier mythique. «J’ai le droit de me reposer maintenant » dit Ed le regard tranquille et le sourire au coin des lèvres. Il paraît étonnamment détendu, ses premiers clients embarquent pourtant dans quelques heures !

Winches sur mesure

L’équipage, quant à lui, s’agite sur et sous le pont. Les menuisiers néerlandais peaufinent les détails pendant qu’un mécanicien règle la barre et que les couchettes finissent d’être bordées. Bruno Candela, l’un des rares Français sur le pont, prépare une passerelle pour grimper sur le géant. Tout de teck et de bronze, elle est bien à la hauteur de ce que vont découvrir les invités. Tout ou presque y est comme sur la goélette américaine. Rare différence notoire : le cockpit. Plus grand, adapté au charter. Les anneaux sur les mâts métalliques ont aussi disparu au profit de rails, mais les bômes demeurent en bois. Tout l’ensemble est fabriqué sur mesure à partir de photos et dessins pour la plupart récupérés aux Etats-Unis. Quel camaïeu de bronze, cuir et bois ! Quel accastillage, remarquable ! Poulies bois, winches Harken sur mesure, manches à air d’antan, chaumards vieille marine, compas Cassens et Plath,.… Chaque détail attire le regard comme autant de petites œuvres d’art.
L’Atlantic est fin prêt, l’équipage presque au complet et les invités impatients de découvrir le phénomène sous voile. « Quand le bateau sera-t-il fini ? On veut naviguer avec toi », cela faisait deux ans que son client lui répétait cette phrase.
Dernières vérifications en haut des mâts. Francis Langrenay s’élève d’une trentaine de mètres. Il semble si petit au milieu de ces interminables mâts qui culminent à plus de 50 mètres et cette multitude de haubans, un peu comme une araignée qui tisserait son immense toile.
La météo est bonne et la marée favorable, avec ses 5 mètres de tirant d’eau et ses 69 mètres de longueur hors tout, les sorties de ports sont forcément un peu délicates.

Oh hisse !

Il faudra deux heures de navigation pour que l’équipage dévoile les grand-voiles. Au téléphone, plus tard, on nous expliquera que la motorisation de voilure n’est pas au point. C’est à la force des bras que l’équipage, en sous-effectif ce jour-là, a réussi à envoyer les nouvelles toiles. Et comme l’américaine, la goélette néerlandaise file d’emblée, alors que le vent ne forcit pas. Elle marcherait donc aussi bien, voir mieux, car sans machine à vapeur, son poids est inférieur, moins 30 tonnes, c’est léger mais ça peut faire la différence. Ed et son équipage est ravi malgré les quelques problèmes techniques qui seront résolus dès la prochaine sortie. En effet, le lendemain, presque toutes voiles dehors, le fameux trois-mâts à la coque noire bluffe tous les badauds, quelle vitesse ! À peine le voit-on apparaître près de
Fort Boyard qu’il a déjà viré de bord et se rapproche de La Rochelle.
Quelques jours plus tard, c’est au large de Biarritz que passe l’oiseau rare. Au bord de la mer, les gens s’étonnent. C’est que des bateaux pareils, au large du pays Basque, on n’en voit guère. Ce jour-là, une houle au trois quarts arrière provoque un fort rouli, l’arrivée à Saint-Jean de-Luz se fera au moteur avec juste une trinquette pour tenter de le stabiliser.
La route vers la Méditerranée se fera doucement mais sûrement, ils ne semblent pas pressés. C’est en Septembre qu’on attend le géant sur la Côte. Nul doute que ses 1721 m2 de voilure alors apprivoisés auront la cote.


E.Martens.